1 févr. 2012

Science et société : une relation cosanguine ?

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Peut-on parler de société, de culture, de civilisation sans parler de science ni de technique ? je préfère dire non. Et disons le tout de suite : je pense que notre société contemporaine a pour caractéristique principale la prédominance de la technique.
Ainsi le système technicien s'est imposé à nous. Mais non sans difficultés, il s'est imposé par la force, par coups de boutoir en opposant la Raison salvatrice à la Tradition aliénatrice. Tradition pourtant à l'origine de toutes les sociétés humaines...

Suite au précédent billet, j'illustrerai le propos en posant ici (et dans le désordre) quelques balises historiques. Ces balises nous permettront de discuter cette relation quasi-consanguine entre science, technique et société. Nous pourront aussi y trouver quelques clefs pour comprendre la frustration actuelle des peuples face à un système devenu anthropophage.
technoscience
L'idée ici n'est pas de passer en revue toute l'histoire européenne et de la remettre à la sauce 'culture scientifique'. Les exemples suivant ont été choisis car ils convergent vers une période particulière : la Révolution Industrielle, qui est le noeud du problème. Ces lignes servent à mettre en l'air quelques idées qui pourront faire l'objet de développements ultérieurs, avec votre aide bien sûr. ;o)


La Révolution française

Une incursion remarquable du système technicien dans la société se trouve dans l'un des passages les plus célèbres de l'histoire européenne : la Révolution française de 1789-99.
Le mouvement révolutionnaire prônait un "Homme universel", prétendument héritier des Lumières et vecteur d'un individualisme et d'un rationalisme salvateurs ; ce nouvel Homme devait renverser l'Homme historique qui était le produit et l'esclave de la société traditionnelle. En rappelant que l'action se situe par ailleurs en pleine Révolution Industrielle, certains voient dans cet événement une tentative de la Raison technique de supplanter l'Ordre théocratique.
La Contre-Révolution a alors mis en garde contre les conséquences du "blasphème" que représente la Déclaration des Droits de l'Homme (comme volonté des hommes de régir -et de façon rationnelle- la société à la place de Dieu). Mais la Restauration de 1814 n'y peut plus rien : l'estocade a été portée, la société théocratique française est tombée avec la tête du Roi.
Doit-on voir dans cette période la confrontation entre deux cultures philosophiques, entre deux systèmes politiques, ou bien entre deux civilisations ?


La Renaissance

La Révolution française a-t-elle été une radicalisation du mouvement -plus culturel- qu'avaient été la Renaissance et le siècle des Lumières ? Je reste sans avis tranché, mais il me semble que les processus en oeuvre ont été très différents dans les deux cas.
Déjà les Réformes protestante (15e s.) et catholique (16e s.) avaient durci le dogme religieux à une époque ou voulait s'imposer la pensée rationnelle issue de la Révolution Scientifique.
Mais à la différence de ce qu'il se passe durant la Révolution française, la Révolution scientifique (incarnée par les travaux de Copernic, Newton, Galilée et Boyle) marque un renouveau dans la connaissance de la nature et la production de cette connaissance : c'est la naissance de la science moderne, celle qui veut éclairer le monde. Il n'est pas de volonté alors de changer la société.
  • La vision opposant la Renaissance à un Moyen-Âge obscurantiste et immobiliste me parait trop caricaturale pour être intelligente. On présente souvent la Révolution scientifique comme une réaction au Moyen-Âge, il me semble qu'il en est autrement : elle en est le fruit. Alors que la science antique avait un rôle essentiellement contemplatif, il monte durant le Moyen-Âge l'idée que le savoir confère un pouvoir -sur les objets, sur la nature, mais aussi sur l'Homme. Le savoir devient une manne et la création de l'Université (au 13e s. il me semble) comme maître d'oeuvre de la diffusion et de la laïcisation des connaissances annonce le renouveau culturel.

Mais le savoir devient aussi le pivot du développement technique, en conséquence le savoir lui-même doit devenir technique, méthodique. Ici réside toute l'essence de la rupture galiléenne : Galilée cherche à normaliser la production du savoir en insistant sur l'importance de la mesure et de l'instrumentation. Par là il ouvre la voie d'une nouvelle culture scientifique, expérimentale et prédictive. La technique au service de la science, la science moderne.
  • Gardons-nous d'opposer la science antique et la science moderne. Nous avons l'habitude de voir l'Antiquité comme l'âge de la science purement spéculative, réservée à la caste des philosophes sodomites en sandales -ceci est seulement valable pour la Grèce, encore que... Mais en observant les civilisations égyptienne, mésopotamienne, chinoise et romaine, on peut remarquer que la technique s'y est développée comme pensée opérante, comme réflexion sur l'action. Toutefois seuls les Babyloniens et les Romains manifestent clairement l'intention d'appliquer cette pensée technique à l'ensemble de la société (elle prend alors la forme de lois, de structures ou d'organisations administratives, juridiques...)


Le 19e siècle et la Révolution industrielle

La période 1700-1945 est riche en changements politiques ainsi qu'en découvertes scientifiques et techniques, il vient alors la nécessité d'augmenter l'efficacité dans la pratique des métiers et les méthodes de production. Les théories scientifiques n'ont plus seulement pour but de décrire l'environnement mais de fournir des outils conceptuels à la bonne marche de la société. La conséquence est que cette société se voit technicisée à quasiment tous les niveaux : besoin de développer une technique administrative (création des grandes institutions et des différents codes), une technique politique et législative (création des républiques et systèmes d'accord internationaux), et même une technique scientifique (créations des grandes sociétés savantes et des grandes académies). J'en passe.
La science change peu à peu de statut : elle devient un liant entre les techniques car celles-ci tendent à se développer rapidement et de façon autonome. On voit alors poindre la convergence entre science et technique dans un but avoué : la recherche de l'efficacité maximale en toute circonstance. Ce but implique la subordination des sciences aux techniques. Les positivistes de l'époque clamaient l'avènement d'une science libérée et libératrice, celle-ci était au contraire en train s'enfermer dans le système technique. Dommage.

Mais on ne désespère pas car là encore, à l'instar de la Réforme ou de la Contre-Révolution dont avons parlées, la société traditionnelle résiste encore au monstre technique. Les luddites anglais de 1811 (ainsi que les canuts en France) se battaient contre le remplacement de l'homme par la machine, « le Paris des barricades » de 1830, 1848 et 1871 contestait le clivage entre les masses laborieuses et l'élite de la fortune et du savoir. Alors question : en regardant mieux, ne peut-on pas voir là -non pas des luttes purement politiques, mais un sursaut d'un homme pris au piège de la nouvelle organisation sociétale qu'imposait la technique triomphante ?


La 2e Guerre mondiale et l'Europe d'après-guerre

Ce mouvement technoscientifique semble atteindre son archétype dans l'élaboration et la réussite du projet Manhattan : la science complètement subordonnée à la technique, sous l'impulsion militaire, avec un besoin de rentabilité à très court terme.
Pourtant, l'expérience de la grande guerre et la crise financière des années 30 avaient vu la confiance populaire vis-à-vis des sciences largement diminuée. Il n'empêche que la technoscience est au coeur du nouveau conflit mondial et le fer de lance de la reconstruction des 30 glorieuses. Et inutile de s'étaler sur le poids des techniques durant la guerre froide, la société semble prise au piège.
En particulier, la période d'après-guerre voit la France se diriger clairement vers la technocratie : mise en place de politique scientifique avec lettres de missions, planifications en tout genre, création d'organismes de recherche orientés vers l'application technique, encouragement de la recherche industrielle... On donne toute licence à la recherche finalisée car celle-ci est devenue le vrai moteur de la recherche de base. Aujourd'hui ceci est bien intégré par tout le monde, le citoyen ne demande plus à la science de résoudre la question du bonheur, il lui demande les solutions techniques pour améliorer son quotidien. Mais que ce demande l'homme caché derrière ce citoyen ?


Genèse d'une frustration populaire face à un système anthropophage

Une société techno-scientifico-lobotomisée, une liberté en demi-teinte prise au piège d'une organisation régissant tous les mouvements, et en plus on peut rien y faire, c'est la faute à Voltaire... Bah flûte alors ! L'homme semble n'être devenu que le rouage d'un système devenu autonome, système dont il a été lui même le promoteur. On en regretterait presque l'époque des sodomites en sandales ! :o)

Formulée ainsi, cette question paraît un peu intello et semble mener au suicide collectif. Mais en écoutant bien les cris des alter-mondialistes, des écologistes, des fondamentalistes religieux... N'entend-on pas justement un seul et même cri : le cri d'alerte contre ce suicide collectif (économique, environnemental, moral...) causé par cette société (trop) technique ?

Une chose est sûre pour moi, la communication des sciences se fourvoie complètement lorsqu'elle se borne à l'explication du fait scientifique. Le malaise entre la technosociété et ses citoyens est trop viscéral pour qu'une communication de surface soit satisfaisante.
Du coup, pour appuyer la question titre -et en statuant sur le fait que la société est une élaboration technique : le problème est-il entre « science et société » ou entre « citoyen et société » ?

Si quelqu'un a une piste...
GF
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Un peu de lecture :

Bertrand GILLE, Histoire des techniques, 1978
Jean-Marc LEVY-LEBLOND, La technoscience étouffera-t-elle la science ?, 2000
Guy CHAUSSINANT-NOGARET, Le refus de la Révolution, 1988
Pierre PAPON, Le temps des ruptures : origines culturelles et scientifiques du XXIe siècle, 2004

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