19 sept. 2012

La science peut-elle réenchanter le monde ? (1)

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Est-il raisonnable de vouloir tout démontrer au nom de la vérité scientifique, au risque de banaliser le quotidien ?
La médiation scientifique a-t-elle pour mission de tout expliquer, bêtement ?
Y a-t-il une place pour la pensée mystique dans la médiation scientifique ?
Telles sont les questions qui m'intéressent aujourd'hui.

Petit rappel historique :
Dès le 18e siècle, des mouvements anti-science ont accompagné le développement technique. On observe que ces mouvements viennent presque toujours d'une contestation conservatrice, d'un ordre traditionnel.
Max Weber, lui, ne s'oppose pas au développement technique, mais au positivisme qui érige une science idole qui doit guider l'homme vers un monde idéal. Vers 1910, dans une thèse devenue célèbre, il argumente « le désenchantement du monde » par la science. Surtout, il constate que (1) l'accroissement des connaissances scientifiques induit un recul du questionnement métaphysique, et que (2) le développement technique tend vers une rationalisation totale de la société. Selon lui, pensée rationnelle et plénitude ne font pas bon ménage. Veut-il indiquer que la construction d'un monde idéal passe nécessairement par l'acceptation d'une pensée magique ? il semble que oui.
Pas question ici d'une explication de texte, nous prenons Weber comme exemple illustratif de la résistance intellectuelle à un certain projet issu des Lumières de fonder la société sur la seule connaissance scientifique. Retenons juste que ce qui est critiqué avant tout, c'est la pensée rationnelle et sa finalité technique, le fait que toute l'action (y compris l'action sociale) ait pour but la rationalité.

Il est intéressant de remarquer qu'à l'époque, même si les sciences -par leur volonté de tout expliquer- désenchantent le passé et le présent, elles enchantent encore le futur en étant porteur de grands espoirs : le fameux mythe du « progrès ». Aujourd'hui il semble en être autrement.
Toutefois, une chose rassemble traditionalistes et sociologues de l'époque : le rejet de l'anarchie rationaliste devant l'unité et la cohérence des grands récits fondateurs des civilisations humaines. Cette notion est intéressante car elle pointe le fait que la science (par sa dimension technique) ne semble pas être capable de créer ces grands récits. Est-ce là un vrai point faible de la technoscience ? (Tada ! La suite après le cartoon...)



Les grands récits ont pour fonction de créer un cadre de croyances porteuses d'une morale fédératrice. Mais problème, la pensée rationnelle est par essence étrangère à toute considération morale. C'est le support de toute technique, amorale de fait.
  • On remarque d'ailleurs que beaucoup de conflits sociaux ont comme toile de fond cette confrontation entre raison morale et raison technique : ne parle-t-on pas de « moraliser l'économie », de « moraliser Internet », de « raisonner l'agriculture » ? sans parler des débats concernant les OGMs, nanosciences et autres sujets bioéthiques.

Voici donc le point d'achoppement de la technosociété : rationaliser les échanges entre citoyens en tenant compte du fait que lesdits citoyens ne sont pas des êtres rationnels. Remember le "dilemme du prisonnier"... :o)

Le désenchantement du monde par la science n'est pas seulement la perte de la croyance dans la magie ou dans l'action des dieux et autres avatars cosmologiques. En effet, en cherchant la rationalité, la science coupent le monde de sa dimension humaine et subjective : le monde apparaît comme mécanique, dépourvu d'intention. En ce sens, Max Weber a raison lorsqu'il critique la perte du sens dans l'avancement de la société.
Le développement technique nous force à contempler notre environnement comme un simple système physico-chimique, écrit en langage mathématique. Ceci est peut-être essentiel pour le technicien ou le scientifique, mais qu'en est-il de l'homme ? On touche ici une partie du malaise qui habite la relation entre la société technique et citoyens, ce dernier n'y trouvant plus sa place. En ce sens, on peut également donner raison à Mylène Farmer : nous sommes d'une génération désenchantée. :o)


En France, la thèse du désenchantement (et du ré-enchantement) du monde par la science est devenu l'apanage des scientologues, partisans de l'intelligent design et autres fidèles de sectes progressistes. Pourquoi ? en première approximation, ils semblent occuper un terrain laissé libre par le monde scientifique.

Nous avons dit plus haut que la science n'a pas été capable de créer de grand récit, ajoutons qu'elle semble plutôt avoir pris un soin particulier à défaire les grands récits existant. Par exemple, les travaux de Lavoisier (sur la conservation des masses, la combustion, la composition de l'eau et de l'air) ne marquent-ils pas un formidable travail de sape du concept cosmologique d'élément ? ainsi l'eau, l'air, le feu, la terre ne sont plus des sanctuaires mais une simple composition d'atomes. La caractéristique principale du passage de l'alchimie à la chimie semble être justement cette perte de transcendance, de sens magique et métaphysique : alors un élément ne désigne plus une force naturelle mais un composé chimique sur lequel on peut agir. Le pompon, c'est que ce travail de sape est considéré comme fondateur de la chimie moderne... Une chimie désenchanteresse donc.
  • L'analyse primaire dit que les populations ont peur de la chimie car celle-ci tue des hommes et détruit l'environnement. Mais peut-être faut-il insister sur le fait que la chimie a surtout détruit les fondements mythologiques de la civilisation traditionnelle.

Aujourd'hui, plusieurs ouvrages politiques et sociologiques insistent sur le besoin de « ré-enchanter le monde ». La technoscience en est-elle capable ?
Je pense qu'une médiation scientifique intelligente doit se réapproprier cette question.
To be continued...

GF
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Quelques incontournables sur le sujet :

Max WEBER, Le savant et le politique, 1919
Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté ?, 1988
Jean-François LYOTARD, La condition post-moderne : rapport sur le savoir, 1979
Bernard STIEGLER, Réenchanter le monde : la valeur esprit contre le populisme industriel, 2006
Ilya PRIGOGINE, La fin des certitudes, 1996
Claude LEVI-STRAUSS, Histoire de Lynx, 1991
Jean STAUNE, Notre existence a-t-elle un sens ?, 2007, dans un autre style...

2 commentaires:

  1. J'ajouterais une référence importante "Histoire de Lynx" de Claude Lévi-Strauss (Plon 1991) qui va (intelligemment) dans le sens du réenchantement. Sa "Pensée sauvage" (Plon 1962) est un livre remarquable qui m'a inspiré pour mon livre "Alterscience" (à paraître 17 janvier 2013). Sur "Histoire de Lynx" voir interview INA http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I06298100/claude-levi-strauss-a-propos-de-son-livre-histoire-de-lynx.fr.html

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    1. J'ai (enfin) lu "Histoire de Lynx". Intelligent est bien le mot qui convient à cet ouvrage - on n'attendait pas moins de C. Levi-Strauss.
      Je l'ajoute donc à la liste des Ref.

      Merci de votre contribution.

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