17 févr. 2012

Science et société : une science effrayante ?

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Le problème posé est-il entre « science et société » ou bien entre « citoyen et société » ? Dans le billet précédent, nous avons risqué l'hypothèse (1) d'une société visant à devenir entièrement technique et (2) d'un homme pris au piège du système qu'il a lui-même mis en place. Hypothèse maintenue. Nous discutons ici des images relatives que se renvoient le monde scientifique et le monde social.

Le grand paradoxe que nous pointons est que nous vivons une époque où l'intrication science-société n'a jamais été aussi forte, pourtant, force est de remarquer le décalage entre les revendications humaines et la direction prise par la technosociété.
Le public a peur de la science et des risques qu'elle charrie, voici la base de la plupart des discussions sur le sujet. La réalité est sûrement plus complexe, mais c'est un point de départ.

fear of science


Quand certains disent que « la dépendance de la société vis-à-vis du progrès technique ne tient qu'à l'aune de la peur que nous inspire l'idée que ce progrès puisse disparaître », je pense que c'est là une façon grossière et naïve de considérer le sujet. On réduit non seulement la technique à une simple application de la science, mais également au seul confort matériel qu'il procure. Cette vision est encore trop centrée sur l'homme.
Voilà donc la grande soupe populaire : la Science est bonne et c'est l'Homme qui est mauvais par l'utilisation qu'il en fait. Cette soupe sent bon le positivisme, le but de ce développement est de cracher dedans.
Evidemment, on aime la science car elle nous donne une puissance et une certaine maîtrise de la nature, de l'espace et du temps, de soi, des autres. Mais évidemment on hait cette même science car elle donne justement à l'autre la même puissance pouvant nous nuire. La science a ceci d'ambigu qu'elle nous rend à la fois maître et esclave de notre environnement. Une chose est sûre, c'est qu'on ne peut plus s'en passer, même l'imaginer est difficile. On remarque d'ailleurs qu'il n'a jamais été question dans nos sociétés de se passer du progrès scientifique...

Un autre lieu commun est que la mondialisation des échanges a occasionné le passage d'une science honnête, pure, utile et salvatrice à une science intéressée, risquée et inutile face aux problèmes de société. C'est simpliste au possible, mais c'est pas complètement faux.
Surtout, il existe un amalgame ordinaire entre science, technique, recherche et développement. Alors que critiquent ces lieux communs ? la science en tant que système de connaissance ou bien la recherche scientifique et ses orientations politiques ? Cette question semble anodine, mais elle pose un vrai problème de fond à qui pense y répondre facilement. Inutile d'aller plus loin pour le moment, tout au plus je remarque que face à la question de la place de la technique et des sciences dans la société la réponse sociale semble inexistante. C'est semble-t-il une question qui n'intéresse pour l'instant que quelques intellectuels...


Peur de quoi ?

On entend donc souvent que le public à peur de la science. Ça veut dire quoi au juste et de quoi a-t-on peur ? De nombreux sociologues ont déjà apporté des éléments de réponse, les voici dans le désordre :

« La science produit autant de nouveaux problèmes qu'elle en résout ». J'ai pas fait le compte, mais admettons. Avant tout on pose ici la question du risque technologique et de la peur du risque. A noter également que la science ne résout que des questions techniques, alors que les problèmes qu'elle engendre au yeux du grand public semblent être d'un autre ordre, plus existentiel.

L'histoire des sciences et des techniques montre les dérives sociétales dues à leur utilisation malveillante. A ce titre, deux exemples ont marqué les consciences : le Nazisme (et l'industrialisation de la mort) ; les accidents de Tchernobyl et Seveso (et une industrie devenue dangereuse alors qu'elle était sensée nous sauver). On met en cause les scientifiques, mais également l'outil scientifique part lui même : peu à peu, le négativisme grignote le positivisme de nos aïeux.

Une autre conséquence inquiétante de la technoscience est l'industrialisation et la financiarisation de la connaissance. Ceci allant avec le risque que privatisation du savoir rime avec privation du savoir (cf. propriété intellectuelle). La « société de la connaissance » n'est peut-être pas celle qu'on espère.

On remarque aussi très souvent la peur du scientifique-savant fou qui ne considère ses semblables que comme un système physico-chimique et qui applique de façon abusive le domaine de validité des concepts et théories à tous les pans de la société. Des exemples bien connus : le darwinisme social et l'eugénisme, la taylorisation du travail, le marketing et la programmation neurolinguistique.
On pose là le problème éthique de la modification de la nature, de l'être. On critique l'objectivation à outrance. Et cette question en filigrane : pourquoi respecter encore l'être humain s'il n'est qu'un sac d'atomes -remplaçable par des machines donc ?

Le progrès scientifique dérange également car il nous contraint à reconsidérer notre vision du monde, nos croyances, nos préjugés, nos habitudes. La technoscience nous plonge dans un monde incertain, en perpétuelle évolution, un monde instable. Difficile d'y trouver ses propres repères, et sans repères nous sommes perdus ! :o)

Un truc très facile aussi, c'est d'invoquer les peurs archaïques, du genre « la peur irrationnelle de l'innovation ». La peur de l'innovation... je dirais surtout l'indifférence à l'innovation. Nous applaudissons bêtement l'innovation quand elle ne touche pas directement notre personne (ainsi des premiers voyages dans l'espace). A contrario la réaction de méfiance est réelle quand il s'agit d'implications plus personnelles. Elle donne alors à réfléchir sur les risques encourus -c'est pas si mal.

Mais surtout, les sciences et techniques font peur car leur marche semble inexorable et triomphante : « on n'arrête pas le progrès » dit-on, et c'est cela semble être une frustration. Avons-nous donc perdu la maitrise du développement de notre propre société ?
On critique ici un projet de société imposé, avec des risques non choisis par les populations. La démocratie semble alors s'effacer devant l'impératif technologique : il n'y a plus d'emprise sociétale sur le développement technoscientifique car c'est la technique désormais qui régie la société, selon ses lois propres.
Hum, de quoi lancer une discussion sur les blessures narcissiques. Peut-être dans un prochain billet. :o)


Peur, méfiance, déception, révolte ?

Bon, une fois qu'on a identifier et lister les motifs du rejet populaire de la science, que fait-on ?
Pour ma part, je m'interroge : est-ce réellement de la peur ou bien simplement de la méfiance vis-à-vis de la technoscience ? Dit autrement, la peur de la technoscience est-elle seulement un problème de communication ou un problème plus profond ?
  • La méfiance vis-à-vis de l'innovation est vue par le monde scientifique comme dangereuse pour le progrès scientifique. Ne devraient-ils pas s'en réjouir plutôt ? Cette méfiance populaire me semble saine, elle est le début de tout intérêt et de toute réflexion sur la technique ! A moins que ce soit la réflexion qui pose problème. ;o)

Ce qu'on remarque surtout, c'est une grande déception. Les promesses inconsidérées des promoteurs de la science toute puissante, nous laisse aujourd'hui sur notre faim : la science et la technique nous ont été vendues aux 18-19e siècles comme émancipatrices pour les masses (marxisme), comme palliatifs aux limites de la raison humaine (encyclopédisme), comme antidote contre tous les fléaux touchant l'humanité (positivisme). On nous a promis une science libératrice, or cette libération passe par la maîtrise totale. Cette immodestie dessert l'image populaire des sciences et techniques.


« on n'arrête pas le progrès », mais peut-on arrêter la science ? 

Telle est devenue la question.
En s'opposant à la prétention hégémonique des sciences, à la brutalité et le dogmatisme du discours scientifique, aux croyances réductionnistes des scientifiques, les communautés humaines s'opposent à la transformation de la société en vaste terrain d'expérimentation, à l'homme comme sujet d'étude, au pragmatisme et au cynisme de la pensée rationnelle. Voici un demi-siècle que la magie technique a disparue. L'homme paraît perdre peu à peu ses illusions quant à l'avenir radieux qu'on lui a promis. Il se rend compte que le progrès technique n'est pas la voie de la liberté mais la voie d'une nouvelle servitude, bien plus autoritaire que celles connues par le passé.

Mais le fait d'une technoscience autoritaire et sans limite n'est peut-être pas si inquiétant. Le plus problématique pour moi est que ce caractère rend la technoscience pratiquement indépendante de l'action humaine.
Peut-être ne voulons-nous pas croire à cette tendance, alors nous rejetons cette conjoncture sur de mauvais usages et de mauvaises décisions politiques : nous rejetons la faute sur l'homme dans l'espoir qu'il puisse encore y remédier.
  • Si la science prétend pouvoir tout résoudre, en réalité elle ne peut résoudre que des problèmes techniques et objectifs. Elle suppose donc une société totalement objectivable. Poussé à l'extrême, cette vision emmène forcément sur une société totalitaire dirigée par la technique, où toute démocratie devient illusoire dans la mesure où l'esprit humain -subjectif- devient peu à peu un facteur limitant.

Ironie, la technique est devenu le ciment indispensable des relations inter-humaines : systèmes d'information et télécommunications, moyens de transports, organisations sociétales... La technique a donc pris le pouvoir sur la société humaine, cette dernière ne peut exister sans elle.

Alors entre science et société, quel est le problème ?
Peut-être y a-t-il avant tout un problème d'adaptation : (1) adaptation des citoyens au système technique et (2) adaptation de la société technicienne à la demande citoyenne (bien que ceci ne semble pas nécessaire à son développement...). L'homme est la seule entité à ne pas être encore totalement objectivée, ouf, l'honneur est sauf. Manque-t-il alors aux citoyens de développer une 'technologie citoyenne' (pour être un techno-citoyen) ?
Dans tous les cas, sous la pression technique, l'homme est mis en demeure de s'adapter rapidement...

En conclusion, sommes nous en train de vivre la mort de « la Science », écrasée par « la Technique » ? est-ce cela que l'on appelle la « technoscience » ? C'est là notre point de départ pour repenser la communication des sciences autour du rapport qu'entretiennent les sciences et les techniques.

S'intéresser à la relation entre « science et technique », avant la relation entre « science et société », pour aller vers la relation « technique et société », puis « technosociété et citoyen ». Voici peut-être le vrai point de départ de la réflexion qui anime ce blog.

GF
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Pour se faire une idée et entamer la réflexion :

Paul FEYERABEND, Contre la méthode, 1975
Jean C. BAUDET, De la machine au système, histoire des techniques depuis 1800, 2004
Anne-Françoise GARCON, Science et Technique, Technique et Science : histoire d'une complémentarité historiquement occultée, 2009
Jean-Marc LEVY-LEBLOND, La technoscience étouffera-t-elle la science ?, 2000

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