5 avr. 2012

La 3e révolution industrielle : entre prospective et propagande (1/2)

.
Jeremy Rifkin (économiste et prospectiviste américain) relance dans un de ces ouvrages le concept de « 3e révolution industrielle ». Celle-ci serait portée selon lui par l'avènement des énergies renouvelables, couplé au développement du web communautaire.
L'envie de ce billet et du suivant est de dénoncer un concept creux, oscillant entre prospective, prophétie et propagande. Une conclusion sera d'affirmer qu'un peu de culture (celle qui donne des clefs pour comprendre la société) permet de garder la tête froide face aux sirènes de la révolution, soit-elle industrielle.


J. Rifkin, prospectiviste

Commençons par un truisme : on nous prédit la 3e révolution industrielle, c'est qu'il y en a déjà eu deux alors ?
Officiellement, la 1re révolution industrielle aurait eu lieu dans la 2e moitié 18e siècle, et serait la conjonction de trois phénomènes : (1) le développement de la machine à vapeur, (2) l'utilisation du charbon comme source d'énergie et (3) l'apparition du chemin de fer comme moyen de communication. Ce contexte ayant vu naître un essor économique sans précédent basé sur le textile et la métallurgie.
La 2e révolution, quant à elle, aurait eu lieu vers la fin du 19e siècle, fruit (1) du développement du moteur à explosion, (2) de l'utilisation du pétrole et de l'électricité comme source d'énergie et (3) du télégraphe/téléphone comme moyen de communication. C'est ce qu'on apprend à l'école.

La thèse de J. Rifkin est simple : « quand un nouveau système énergétique rencontre une nouvelle technologie de communication, il se produit une transformation radicale de l'économie et de l'organisation des relations humaines. Il y a alors création d'un nouveau récit collectif ». Selon lui, une révolution industrielle se caractérise par (1) un nouvel outil, (2) une nouvelle source d'énergie et (3) un nouveau mode de communication. Belle astuce méthodologique, il n'y a plus qu'à remplir les cases.
Ainsi, il prédit la 3e révolution industrielle comme la conjonction (1) des systèmes informatiques, (2) de l'utilisation des énergies renouvelables et (3) des réseaux sociaux comme nouveau moyen de communication. Il parle à cette occasion de « révolution économique » et de « nouveau paradigme économique ». On peut déjà saluer les talents de surfeur de Rifkin qui n'hésite pas à prendre plusieurs vagues à la fois...
Bref, tout un programme à venir. Youpi, ça commence quand !


La Révolution industrielle, un concept socialiste
jeremy rifkin

Ma première critique ici porte sur la vision volontairement techno-centrée de J. Rifkin : il se place déjà dans un contexte industriel et dépeint la révolution comme une évolution technologique. Voici à mon sens une erreur épistémologique grave : on omet ici que la Révolution industrielle n'est pas une révolution dans l'industrie mais une révolution dans la société. Ainsi J. Rifkin nous présente cette dernière comme une simple conséquence de l'histoire des sciences, il réduit la mutation de la société à une simple question de maîtrise des sources d'énergies, alors qu'elle est bel et bien une révolution dans la relation science et société.

Le concept de Révolution industrielle a germé dès le 18e siècle et a été réellement formulé vers 1830 par Blanqui, Marx et Engels. Il découle d'une analyse socio-économique de l'essor du machinisme dans les processus de production : la révolution industrielle est alors accomplie quand le travail de l'homme est remplacé par la machine. Explication : pour Marx et Engels, la machine-outil transcende le travail humain en ceci qu'elle n'est pas le simple prolongement de la main mais suppose l'élimination de la force humaine dans la production industrielle (l'outil de production appartenant à la classe bourgeoise). La machine-outil offre donc la perspective d'un développement illimité, d'une société sans classe laborieuse car débarrassée du joug du travail. C'est le point de départ de la pensée socialiste, progressiste de fait.
Poursuivons la réflexion de Marx. Grâce à la machine la production devient illimitée, or le capitalisme, qui cherche le maximum de profit, doit au contraire limiter sa production car il ne peut socialement remplacer l'homme et ne peut finalement écouler sa production (d'où les crises de surproduction). Le communisme nait donc de l'envie de libérer la productivité (en contrôlant l'ensemble des moyens de production -et de consommation) afin de permettre l'émancipation des classes ouvrières... pour les transformer en classes consommatrices. ;o)

Ainsi, contrairement à ce que nous livre la propagande progressiste, ce n'est pas la machine à vapeur qui fut au centre de la Révolution industrielle mais la « machine-outil ». La machine à vapeur faisant alors office de déclencheur.
Partant de là, l'idée même de succession de révolutions industrielles n'a aucun fondement puisque la Révolution est basée sur le machinisme, indépendamment des domaines techniques dans lesquels il s'inscrit.

Du coup, quid de la 2nde révolution industrielle ?
A l'évidence, elle apparaît en réaction comme un concept bourgeois (au sens du 19e siècle), basé sur la contemplation du progrès scientifique et l'hagiographie de quelques grands inventeurs. Mais certains veulent y voir également un concept mercantile promettant un nouvel âge d'or où tout le monde sera enfin heureux... grâce aux automobiles Ford, à l'électricité Westinghouse et au téléphone Bell.
D'ailleurs on peut déjà y voir poindre une once d'idéologie en admettant que le concept de « 2nde révolution » (contenant la notion d'évolution) soit déjà une façon de banaliser la Révolution industrielle, qui du coup est reléguée au niveau de « 1re révolution ». Surtout, la notion de « 2nde révolution » est d'autant plus factice qu'elle est floue : certains la place au moment de l'apparition du pétrole et de l'électricité (fin 19e siècle), d'autres tablent plutôt sur l'électronique (milieu 20e siècle), d'autres encore place ce concept avec le développement d'Internet. Bref, on sait pas quand c'est, c'est dire le caractère « révolutionnaire » de cette révolution...


L'amalgame entre « révolution » et « rupture technologique » ne semble pas si anodine, surtout si elle permet la mise en place d'un récit cohérent et positif autour de la technosociété occidentale.
Et de révolution en révolution, ne peut-on pas voir en filigrane l'inébranlable mythe du progrès, à la sauce ketchup ? Mon avis : J. Rifkin me paraît plus être un prophète qu'un prospectiviste.
Telle sera la suite du propos...

GF
.

Pour se cultiver sur le sujet :
Karl MARX, Le Capital, 1867
HS L'Histoire, Le temps de la lutte des classes, 1996
François CARON, Qu'est-ce qu'une révolution industrielle ?, 2001
François CARON, Les deux révolutions industrielles du XXe siècle, 1997
Jeremy RIFKIN, La troisième révolution industrielle, 2012


3 commentaires:

  1. C'est très bien écrit et la critique me semble juste.

    Effectivement, la révolution industrielle, représente un changement de "paradigme" (ce mot fait intello qui lit Kuhn alors que j'ai le livre mais ne l'ai pas lu en entier, alors je le met entre guillemets...).

    Bref, pendant des millénaires, l'homme a eu grand recours aux animaux et aux esclaves pour réaliser des projets d'envergure .

    La seconde révolution est la révolution industrielle, celle des "chevaux vapeur" a permis de changer cela en profondeur, même si l'homme est resté asservi autrement et c'est ce que critiquait Marx. Les efforts sont néanmoins moins pénibles dans l'ensemble.

    La première fut celle de l'agriculture et de la sédentarisation. Cela a bouleversé les rapports dans la société.

    La troisième est en cours depuis plusieurs décennies : on a les deux pieds dedans et Internet n'en est que le prolongement naturel (une "sous-révolution"). Il s'agit de la révolution de l'Information (et de la communication).

    Il y a un siècle et un peu plus, on parlait de la puissance de corporations industrielles.

    De nos jours, on se demande si Apple ne devrait pas, avec ses bénéfices, "sauver" l'Amérique...

    Une chose est commun aux deux révolutions : la finance, la circulation d'argent (dette). Toujours là. Plus puissante que jamais.

    RépondreSupprimer
  2. Pas mal, j'apprécie beaucoup votre écrit qui est le plus documenté et le plus réfléchi que j'aie eu à me mettre sous la dent depuis longtemps.

    Je comprends dès lors d'où vous viennent vos réticences.

    En réalité, ce que vous considérez comme les vecteurs de franchissement des révolutions industrielles ne sont que des facteurs. Les révolutions industrielles consécutives ne sont pas du fait des évolutions technologiques, mais des opportunités sociétales que ces évolutions technologiques représentent.

    Ce qui a permis la révolution industrielle, c'est le capitalisme et uniquement lui. Le communisme étant lui-même ni plus ni moins qu'une vision plus communautariste du capitalisme, qui n'est pas, contrairement à ce que vous soutenez, un objet social visant à la recherche du profit, mais bien la recherche de la démocratie, que tout un chacun puisse accéder à la voie à laquelle il aspire.

    Sous le féodalisme, plus il y avait d'individus vivant hors du système, plus la richesse était concentrée entre les mains de quelques individus bénéficiant d'avantages. Avec le capitalisme c'est le contraire : plus il y a d'individus qui en bénéficient, plus ceux qui ont le contrôle sont riches et bénéficient d'avantages.

    Ainsi, le capitalisme était un concept libérateur des Privilèges, mais la machine à vapeur et ses pendants, le charbon et le train, à permis son avènement. De même, l'électricité, le pétrole, le télégraphe ne sont qu'un environnement favorable à l'émergence d'une nouvelle société.

    Ainsi, et c'est là toute la teneur de mon propos, la troisième révolution industrielle est bel et bien une transition sociétale, et non pas une révolution technologique.

    C'est la raison pour laquelle je fais toujours attention à bien parler de "Première Révolution Industrielle de la vapeur", de "Seconde Révolution Industrielle du pétrole et de l'électricité"...et de "Troisième Révolution Industrielle du Numérique".

    Ce qui représente l'opportunité sociétale n'est pas la troisième révolution industrielle, mais le fait qu'elle soit numérique.

    Le capitalisme a fait du paysan inculte un ouvrier salarié à la première révolution industrielle. A la seconde, le capitalisme s'est démocratisé en faisant de l'ouvrier salarié un citoyen autonome assumant la gestion de sa vie, personnelle et politique, agissant sur son environnement au travers d'une certaine démocratie. La troisième révolution industrielle étant numérique, elle abolit les frontières et va faire de l'ouvrier citoyen un acteur du développement sociétal. C'est fondamental comme transition.

    Dans quelques années, tout un chacun deviendra producteur d'énergie. Tout un chacun deviendra financier des entrepreneurs. Tout un chacun deviendra un politique par ses agissements financiers contributifs.

    La troisième révolution industrielle est donc bel et bien une révolution sociétale.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Thierry,

      Vous mentionnez la démocratie, ceci est intéressant car elle est souvent évoquée lorsqu'on parle de société humaine et notamment de la société occidentale, toute postmoderne qu'elle soit. D'ailleurs, beaucoup de médiateurs scientifiques argumentent sur le développement de la culture scientifique et technique comme outil au maintien et au développement de la démocratie. Celle-ci serait-elle en danger faute de CST ?
      Pour ma part je vois les choses comme ceci : si tant est que la "démocratie" (qu'on amalgame trop souvent au populisme) ait déjà existé, je ne pense pas qu'elle soit possible dans notre monde hyper technique. Du moins je l'imagine très restreinte, à l'image du rôle de l'humain dans la "gestion de sa vie". Notre société n'est-elle pas non plus démocratique mais bel et bien technocratique ? Vous-même soutenez cette thèse qui ne voit le salut sociétal que dans le développement technologique "l'impératif technologique" et son dernier sophisme à la mode : la 3e révolution industrielle"

      Qui encore arrive à penser librement de toute idéologie ? De quelle(s) façon(s) peut encore s'exprimer notre libre-arbitre ? Notre parole ou notre pensée peuvent-elles être indépendantes de leurs moyens d'expression ?

      Vous qui vous intéressez à l'économie, vous savez sûrement qu nous sommes au bord de la rupture, le monde s'apprête à basculer : "un nouvel ordre mondial" qu'ils disaient au 18e siècle, on nous l'a répété en 2001... Cette fois c'est sûr. La première étape sera le chaos, économique et politique.
      Comment imaginez-vous l'avènement dans 5 ou 10 ans de cette nouvelle société industrielle basée sur l'entente, la bienveillance, le respect mutuel, l'harmonie... Il est urgent d'ouvrir les yeux, une prospective basée sur la confiance en l'homme relève de la prophétie et ne peut produire que des utopies, hélàs... :o)

      Je préfère regarder le futur en gris, ceci me semble être plus proche de la réalité.

      Supprimer

Votre avis compte, au plaisir d'échanger sur le sujet !