11 juin 2012

L'évolution a-t-elle mauvaise image ?

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Aujourd'hui, quelques lignes sur l'image scientifique la plus célèbre : « the road to Homo Sapiens », communément appelée « the March of Progress ». On y voit se succéder les différentes étapes de l'évolution humaine jusqu'à « l'homme moderne », le plus fort de tous, nous. :o)
La voici en version intégrale, suivie de sa version la plus célèbre :

évolution

évolution
Rudolf ZALLINGER dans « The early man » (célèbre ouvrage du Time-Life à visée pédagogique, 1965)

Ce visuel est devenu le symbole de la théorie de l'évolution... Et disons-le tout de suite, cette illustration est pour moi une pure foirade culturelle puisqu'elle consacre définitivement une vision erronée de la théorie darwinienne, celle qu'elle entend défendre. Faut-il donc s'en passer lorsqu'on parle d'évolution ? On en discute.

the road to homo sapiens

- Dis tonton, c'est quoi « La théorie de l'évolution » ?
Sauf erreur, la théorie darwinienne est celle qui est communément admise par la communauté scientifique. Il n'est pas question d'en disserter ici. Notons simplement qu'elle est un modèle de contre-pied et d'impertinence face aux visions traditionnelles du monde : elle introduit la notion d'aléatoire comme moteur de l'évolution biologique et prive l'Homme de son destin divin en le replaçant dans la vaste chaîne alimentaire (à ce titre, Freud la considère d'ailleurs comme une blessure narcissique).
A noter qu'à l'instar de la plupart des théories scientifiques, les travaux de Darwin se sont imposés à la suite de nombreuses controverses. Ces controverses, bien que terminées sur le plan scientifique, demeurent toujours sur la scène publique car elles agitent de nombreux concepts métaphysiques et théologiques (concepts dépassant largement les compétences des scientifiques).

- D'accord tonton, mais en quoi « the March of Progress » diffuse-t-elle une image faussée de la théorie darwinienne ?
Du calme, j'y viens. Je pense surtout que cette illustration entretient une sorte de flou général (le flou artistique sans doute) sur la question d'évolution. Voici un bon exemple d'un visuel porteur de schémas culturels forts : la vision progressiste, fataliste et anthropocentrée de l'évolution, les bases téléologiques d'un « dessein intelligent » mais également les bases d'une pensée transhumaniste, voire posthumaniste... Bref, chacun peut y voir ce qu'il veut, un peu gênant quand il s'agit d'expliciter la théorie d'un scientifique.
  • A noter que manifestement, le fait que personne ne comprenne fondamentalement la théorie darwinienne ne bloque pas les développements scientifique et technique qu'elle permet. Intéressant pour qui pense que la culture est une condition au progrès scientifique... à discuter.
Les principales conséquences de ce flou sont (1) la propagation d'une vision transformiste de l'évolution (celle de Lamarck ! C'est quand même la plus ironique), (2) la propagation de l'idée de l'évolution comme une complexification (l'homme étant « plus évolué » qu'un singe... ou qu'une bactérie), (3) l'entretien d'une vision téléologique de la nature.

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Ce n'est pas inventer la poudre de le dire : l'image n'est pas neutre, c'est même l'un des plus puissants outils de communication. D'autant plus qu'une image aussi éloquente que la « Marche du Progrès » possède un fort pouvoir de mémorisation et du coup s'impose à nous comme une preuve. Ainsi malgré son esprit faussé, cette image a un impact phénoménal sur le public, on peut en juger sur le nombre incalculable de parodies tirées de l'illustration originale.

S'il est banal de dire que l'image a une forte influence sur les publics, comprendre ce que ça implique pour le médiateur est rare. On constate facilement que le pouvoir de médiation de l'image dépasse l'entendement du journaliste ordinaire.
De fait, on a souvent tort de croire qu'un visuel (aussi bien une illustration qu'un tableau de chiffres), prétendant décrire une réalité, peut être considéré comme objectif et sans impact émotionnel sur le public. C'est un problème récurrent de l'illustration et de l'imagerie scientifique. Beaucoup de journalistes et de scientifiques ne veulent pas le voir, c'est dommage.
Et si l'on considère souvent qu'une image vaut mille mots, il est temps de se poser sérieusement la question du pouvoir de l'illustration dans la communication scientifique, et l'importance d'y consacrer quelques neurones.


Pour terminer avec « la Marche du Progrès », l'ironie de l'histoire est qu'on cherche à défendre la théorie de Darwin en illustrant l'Homme descendant du singe (qui a été l'une des principales caricatures des opposants à Darwin) ! Après tout, peut-être nous obstinons-nous à faire descendre l'Homme du singe de peur qu'il ne descende de son piédestal...
Toutes les vérités scientifiques sont-elles bonnes à dire ? intéressante question.

Mais alors, doit-on se défaire de cette image pour parler d'évolution ? Quand on parle de progrès, difficile de faire marche arrière, mais je laisse le soin aux plus créatifs d'entre-vous de trouver une alternative. Au cas où, dites-moi.

GF
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Quelques pistes pour continuer la réflexion :
Marie-José MONDZAIN, Qu'est-ce que voir une image, 2004
Jean-François TERNAY, De la mise en forme à la mise en scène du réel, 2001
Igor BABOU, Images numériques et médiatisation des sciences, 1997
Stephen J. GOULD, La vie est belle : les surprises de l'évolution, 1989
André GUNTHERT, Métamorphoses de l'évolution : le récit d'une image, 2009
http://soocurious.com/fr/evolution-homme-illustrations/

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